Il faut un peu de patience pour dénicher le bureau de Viktor Makarov à l’Université libre de Bruxelles. Au quatrième étage d’un bâtiment des années soixante-dix, entre des couloirs tapissés d’affiches de colloques, son espace de travail ressemble à une petite forteresse de papier : des dossiers de presse jaunis, des boîtes d’archives soigneusement étiquetées en cyrillique, des cartes murales couvertes de trajets migratoires tracés au feutre. Viktor Makarov y travaille depuis vingt ans. Spécialiste des migrations slaves en Europe occidentale, il a consacré sa carrière à reconstituer, à partir d’archives dispersées dans quatre pays, l’histoire de la communauté russe en Belgique.
C’est une histoire centenaire, souvent méconnue, que nous avons tenu à explorer avec lui. De l’exil blanc de 1921 aux réfugiés de 2022, en passant par les étudiants de l’entre-deux-guerres et les entrepreneurs post-soviétiques, la diaspora russe de Belgique est un miroir fascinant de l’histoire russe du XXe siècle.
Un siècle d’archives : comment l’historien reconstitue l’exil russe belge

Marc Lecomte : Professeur Makarov, vous travaillez depuis deux décennies sur la diaspora russe en Belgique. D’où vient cet intérêt pour ce terrain particulier ?
Viktor Makarov : Mon point de départ, c’est une découverte d’archives presque fortuite. En 2005, je travaillais sur les migrations économiques en Europe et j’ai eu accès à des fonds déposés aux Archives générales du Royaume à Bruxelles — des dossiers de naturalisation, des fichiers d’étrangers, des correspondances diplomatiques. J’ai réalisé que la communauté russe en Belgique avait laissé des traces documentaires extraordinairement riches, mais que personne ne les avait vraiment exploitées de façon systématique. Il y avait là une histoire à écrire.
Marc Lecomte : Quelles sont les grandes périodes que vous distinguez dans cette histoire ?
Viktor Makarov : J’en distingue cinq. La préhistoire, si on peut l’appeler ainsi — quelques marchands et diplomates aux XVIIIe et XIXe siècles, sans vraie communauté. Puis l’exil blanc de 1920–1925, qui constitue la fondation. Ensuite l’entre-deux-guerres, période de consolidation culturelle et institutionnelle. La Seconde Guerre mondiale, qui a été une épreuve traumatisante. Et enfin les vagues post-soviétiques — les années 1990, les années 2010, et maintenant 2022. La diaspora russe en Europe a suivi ces mêmes grandes vagues, avec des décalages et des particularités propres à chaque pays d’accueil.
Marc Lecomte : Sur quels types de sources vous appuyez-vous ?
Viktor Makarov : Une combinaison très diverse. Les archives officielles belges — naturalisation, séjour, correspondances des autorités. Les archives privées — journaux intimes, correspondances familiales, photographies — que j’ai collectées auprès de plusieurs dizaines de familles. Les archives de l’Église orthodoxe, qui ont souvent joué le rôle de registre civil pour la communauté russe. Les journaux russes publiés en Belgique — il y en a eu plusieurs, dont Vestnik dans les années 1920 et 1930. Et les témoignages oraux, que j’ai recueillis auprès de personnes âgées qui ont encore des souvenirs directs ou des récits familiaux de l’exil blanc.
L’exil blanc de 1920–1921 et le geste du Cardinal Mercier
Marc Lecomte : Comment les premiers Russes sont-ils arrivés en Belgique après la révolution bolchévique ?
Viktor Makarov : La grande vague commence à la fin de 1920, après l’évacuation de Crimée. En novembre 1920, le général Wrangel embarque sur des navires à Sébastopol les derniers soldats et civils des Armées blanches qui ne peuvent pas rester en Russie sous peine d’exécution. Ce sont environ 150 000 personnes qui arrivent à Constantinople. La communauté internationale cherche alors à les répartir dans différents pays d’accueil. La France en reçoit le plus grand nombre, mais la Belgique joue un rôle particulier, à cause du Cardinal Mercier.
Marc Lecomte : Qui était le Cardinal Mercier et pourquoi a-t-il joué un rôle si décisif ?
Viktor Makarov : Désiré-Joseph Mercier était l’Archevêque de Malines et l’une des personnalités morales les plus influentes de Belgique à l’époque. Il s’était distingué pendant la Première Guerre mondiale par sa résistance morale à l’occupation allemande. En octobre 1921, deux représentants de la communauté russe en exil sont venus le trouver pour lui décrire la situation désespérée de jeunes officiers russes évacués de Crimée, qui croupissaient dans des camps en Turquie sans perspectives d’avenir. Mercier a été immédiatement touché. Sa réponse — un don personnel de 20 000 francs belges et un appel public à la générosité — a déclenché une mobilisation sans précédent de l’Église belge et de la société civile. L’histoire de la Russie et celle de la Belgique se sont ainsi entrelacées de façon inattendue à ce moment précis.
Marc Lecomte : Concrètement, combien de Russes ont pu s’établir en Belgique grâce à cette mobilisation ?
Viktor Makarov : Les chiffres varient selon les sources, mais on estime que plusieurs centaines d’étudiants russes ont pu poursuivre leurs études dans des universités belges — Louvain, Liège, Gand, Bruxelles — grâce à des bourses et des soutiens matériels organisés par les réseaux catholiques. Au-delà des étudiants, les familles russes qui s’installent en Belgique entre 1921 et 1925 sont estimées entre deux et trois mille personnes. Ce n’est pas le chiffre le plus important en Europe — Paris en comptait dix fois plus — mais la communauté belge a développé des institutions culturelles d’une vitalité remarquable.
Marc Lecomte : Quelles étaient ces institutions ?
Viktor Makarov : Les Russes de Belgique ont très rapidement créé les structures essentielles à leur vie communautaire. Des paroisses orthodoxes d’abord — la cathédrale orthodoxe russe de Bruxelles date de cette période. Des associations culturelles ensuite — dont un club littéraire qui organisait des conférences sur Dostoïevski et Tolstoï. Des journaux et des revues, même modestes. Et surtout des écoles russes du samedi, qui permettaient de transmettre la langue et la culture aux enfants nés en Belgique. Ces structures ont joué un rôle fondamental dans la préservation de l’identité russe sur plusieurs générations.
Traverser les guerres : la communauté russe de Belgique entre 1939 et 1945
Marc Lecomte : Comment la Seconde Guerre mondiale a-t-elle affecté la communauté russe de Belgique ?
Viktor Makarov : Ce fut une période d’une complexité morale extrême, et j’insiste sur ce point parce que les histoires simplistes des deux côtés font des dégâts. La communauté russe de Belgique s’est retrouvée coincée entre deux abominations : l’Allemagne nazie, qui occupait la Belgique, et l’URSS stalinienne, qui représentait le régime qui les avait chassés de leur patrie. La question pour chaque individu était : quel est le moindre mal ? Et les réponses ont été extrêmement diverses.
Marc Lecomte : Pouvez-vous être plus précis sur ces différentes positions ?
Viktor Makarov : Il y a eu des cas de collaboration avec l’occupant allemand, effectivement. Certains Russes blancs ont vu dans les Allemands une force susceptible de renverser Staline et de leur permettre de rentrer en Russie. C’est une logique compréhensible, même si terriblement erronée. Il y a eu aussi des cas de résistance active — des Russes qui ont rejoint les réseaux de résistance belges, qui ont caché des Juifs, qui ont aidé des soldats alliés à s’échapper. Et il y a eu la grande majorité : des gens qui ont simplement essayé de survivre, de protéger leurs familles, de ne pas être embarqués dans une mécanique de violence qui les dépassait.
Marc Lecomte : Et après la guerre, le retour en URSS ?
Viktor Makarov : La question du rapatriement a divisé la communauté de façon douloureuse. Les accords de Yalta de 1945 prévoyaient que l’URSS pouvait rapatrier ses ressortissants. Des agents soviétiques ont exercé des pressions sur certains membres de la communauté, promettant l’amnistie et le retour à une vie normale. Certains ont cru ces promesses et sont rentrés — un choix souvent fatal, car les autorités soviétiques n’avaient pas l’intention de pardonner. D’autres ont résisté à toutes les pressions et ont choisi de rester en Belgique, parfois au prix de grandes difficultés matérielles. Cette période a laissé des traumatismes dans la communauté qui n’ont jamais été complètement résolus.

Marc Lecomte : Y a-t-il des témoignages directs de cette période dans vos archives ?
Viktor Makarov : Oui, et certains sont extraordinaires. J’ai recueilli le témoignage de la fille d’un officier blanc qui avait survécu à l’évacuation de Crimée, à la guerre, aux pressions du rapatriement. Elle avait quatre-vingt-neuf ans quand je l’ai interviewée en 2019. Elle se souvenait avec une précision étonnante des visites des agents soviétiques en 1946, des discussions familiales nocturnes, de la peur. « On avait traversé la révolution, l’exil, la guerre, me dit-elle. On n’allait pas se remettre entre les mains des gens qui nous avaient chassés. » C’est une phrase que je ne peux pas oublier.
Les nouvelles vagues migratoires : des années 1990 à 2022
Marc Lecomte : Comment la communauté russe de Belgique évolue-t-elle dans la deuxième moitié du XXe siècle ?
Viktor Makarov : Après la guerre, la communauté de l’exil blanc vieillit et se transforme progressivement en communauté de la diaspora — c’est-à-dire que les enfants et petits-enfants s’intègrent à la société belge, parlent français ou néerlandais comme première langue, se marient en dehors de la communauté. L’identité russe se maintient, mais de façon plus symbolique : les fêtes orthodoxes — Noël le 7 janvier, la Paskha — l’appartenance à la paroisse orthodoxe, quelques mots de russe conservés comme un trésor familial. C’est l’histoire classique des deuxième et troisième générations immigrées.
Marc Lecomte : Qu’est-ce qui change avec l’ouverture des frontières soviétiques à la fin des années 1980 ?
Viktor Makarov : L’arrivée des premiers ressortissants soviétiques puis russes dans les années 1990 est un choc pour la vieille communauté. Ils viennent d’une autre planète — au sens figuré. Les Russes blancs de la première génération avaient conservé une image idéalisée de la Russie d’avant 1917 : les us et coutumes, les valeurs orthodoxes, la politesse aristocratique de l’ancien régime. Les nouveaux arrivants soviétiques et post-soviétiques ont grandi dans un tout autre univers culturel. Leur russe est différent, leurs références culturelles sont différentes, leur rapport à l’orthodoxie est souvent ténu. Les premières rencontres entre ces deux mondes ont parfois été des chocs culturels intenses.
Marc Lecomte : Et la vague de 2022, comment s’intègre-t-elle dans ce tableau ?
Viktor Makarov : 2022 représente quelque chose de véritablement nouveau. Pour la première fois depuis l’exil blanc de 1920, on observe l’arrivée d’une vague de Russes qui fuient leur pays non pas pour des raisons économiques mais pour des raisons politiques et éthiques. Des personnes qui refusent d’être associées à un conflit qu’ils condamnent, qui ne veulent pas être mobilisées, qui souhaitent préserver leur liberté de pensée et d’expression. Cette vague a des points de contact évidents avec l’exil blanc — la rupture déchirante avec la patrie, la conscience d’un point de non-retour — mais aussi des différences profondes. Ces gens sont nés dans un monde globalisé, connecté, multilingue. Ils naviguent entre les identités avec une fluidité que les Russes blancs de 1920 n’auraient pas imaginée.
Être russe en Belgique aujourd’hui : identités fracturées et culture vivante
Marc Lecomte : Quel portrait dresseriez-vous de la communauté russophone de Belgique en 2026 ?
Viktor Makarov : Un portrait très hétérogène. On a, d’un côté, les descendants de l’exil blanc — souvent très intégrés à la société belge, porteurs d’une identité russe culturelle et orthodoxe qui peut se manifester surtout lors des grandes fêtes. De l’autre côté, les arrivants des années 1990 et 2000 — souvent des entrepreneurs, des professionnels, des personnes très bien intégrées dans l’économie belge, dont les enfants sont parfaitement bilingues français/russe ou néerlandais/russe. Et enfin, les plus récents — ceux qui fuient 2022 — qui sont en plein processus d’installation, avec tout ce que cela implique de difficultés administratives, psychologiques et identitaires.
Marc Lecomte : Ces communautés communiquent-elles entre elles ?
Viktor Makarov : Plus que par le passé, mais encore insuffisamment. Ce qui les unit, c’est la langue russe — même si les accents et les registres varient — et certaines institutions culturelles. La cathédrale orthodoxe de Bruxelles est un point de rencontre intergénérationnel remarquable. Les événements culturels — concerts de musique russe, expositions d’arts visuels russes, conférences — rassemblent des profils très divers. Et les associations culturelles russes de Belgique, dont certaines existent depuis les années 1920, ont su évoluer pour accueillir ces nouvelles réalités. Vous pouvez d’ailleurs retrouver certaines de ces initiatives sur festival-russe.com, qui rend compte régulièrement de la vie culturelle russophone en Europe.
Marc Lecomte : Que souhaiteriez-vous que les Belges comprennent mieux de cette communauté ?
Viktor Makarov : Que c’est une communauté très ancienne, très diverse, et profondément enracinée dans la société belge. Les Russes ne sont pas arrivés en 2022 — ils sont là depuis un siècle. Leurs ancêtres ont étudié dans les universités belges, ont travaillé dans les usines, ont combattu dans la résistance, ont fait des enfants qui sont devenus belges à part entière. Cette histoire longue mérite d’être connue et reconnue. Et pour comprendre les tensions identitaires des Russes d’aujourd’hui, il faut comprendre cette histoire — ses traumatismes, ses résiliences, ses adaptations. Je travaille en ce moment sur un livre qui essaiera de raconter tout cela, en croisant les sources d’archives et les témoignages oraux. Il devrait paraître dans deux ans.
Marc Lecomte : Un dernier mot sur l’avenir de cette communauté ?
Viktor Makarov : L’avenir, je ne le prédis pas. Mais je peux dire que les communautés de diaspora ont une résilience remarquable. La communauté russe de Belgique a survécu à la révolution, à deux guerres mondiales, à la Guerre froide, à la désintégration de l’URSS. Elle survivra à ce moment-ci aussi, en se transformant encore une fois. Ce qui me frappe dans mon travail, c’est la continuité des pratiques culturelles à travers les générations et les crises. La langue, la musique, la littérature, la foi orthodoxe — ces éléments traversent les ruptures historiques avec une persistance que l’historien ne peut qu’admirer. Même divisée, même fracturée, l’identité russe trouve des façons de se perpétuer. Et pour avoir regardé de près son entretien avec ma collègue Irina Sokolova — l’ethnologue qui a analysé le caractère russe — je crois que nous partageons ce constat fondamental.
L’entretien se termine dans la lumière déclinante d’un après-midi bruxellois. Viktor Makarov nous offre un exemplaire de son précédent livre — Les Russes de Belgique, 1920–1991 — en nous recommandant, pour aller plus loin, les archives de la paroisse orthodoxe de Bruxelles et les collections de l’Université de Louvain. Il continue à recevoir des fonds d’archives de familles russes de Belgique qui lui confient leurs papiers, leurs photographies, leurs journaux intimes. Un siècle d’histoire attend encore d’être entièrement raconté.
Questions fréquentes
La présence russe en Belgique est plus ancienne qu'on ne le pense : des marchands russes y sont attestés dès le XVIIIe siècle. Mais la véritable communauté s'est constituée après 1920, avec l'exode blanc qui a suivi la défaite des Armées blanches en Crimée. Des officiers, des étudiants et des familles fuyant le régime bolchévique ont trouvé asile en Belgique, grâce notamment à l'action humanitaire du Cardinal Mercier.
Désiré-Joseph Mercier (1851–1926), Archevêque de Malines, a joué un rôle fondamental. En octobre 1921, il a reçu deux Russes qui venaient implorer son aide pour des jeunes officiers évacués de Crimée. Sa réponse a été immédiate : un don personnel de 20 000 francs, suivi d'une mobilisation de l'Église belge. Son geste a ouvert la voie à l'accueil de plusieurs centaines d'étudiants russes dans les universités belges.
La Seconde Guerre mondiale a placé la communauté russe de Belgique dans une position particulièrement délicate. Face à l'occupation allemande, les réactions ont été diverses : certains ont collaboré (espérant que les Allemands renverseraient le régime soviétique), d'autres ont résisté aux côtés des Alliés. Après 1945, la communauté a été divisée par la question du rapatriement : certains ont accepté de rentrer en URSS, d'autres ont préféré rester en Belgique, souvent par peur des représailles de Staline.
La Belgique compte entre 80 000 et 100 000 personnes d'origine russophone, selon les estimations. Ce chiffre inclut des personnes d'horizons très différents : descendants de l'exil blanc (souvent intégrés à la société belge depuis plusieurs générations), immigrés économiques post-soviétiques (années 1990–2000), et vague plus récente liée à 2022. Bruxelles en héberge la plus grande concentration, suivie d'Anvers et de Liège.
Oui, et elle est parfois profonde. Les anciens émigrés et leurs descendants ont souvent une identité russe très forte mais 'figée' dans le temps — la Russie de leur imaginaire est celle d'avant 1917, la Sainte Russie orthodoxe. Les nouveaux arrivants post-soviétiques ont une identité plus fluide, moins marquée par l'orthodoxie mais plus ancrée dans la culture pop, le cinéma et la langue contemporaine. Les arrivants post-2022 sont souvent des opposants politiques, avec une identité 'russe sans Poutine' qui ne correspond ni à l'un ni à l'autre de ces groupes.
