Dr. Irina Sokolova ne ressemble pas à l’image que l’on se fait parfois d’une chercheuse en sciences humaines. Dans son bureau de l’Institut des cultures comparées de Bruxelles, entouré de livres en russe, en français et en anglais, elle accueille avec une énergie communicative. Dix-huit ans passés à étudier les cultures slaves — en Russie, en Ukraine, en Pologne, mais aussi dans les diasporas de Berlin, Paris et Londres — lui ont donné une capacité rare à nommer ce qui se passe réellement dans les interactions culturelles, au-delà des stéréotypes.

C’est le Cercle Pouchkine qui nous a mis en contact avec elle, à l’occasion d’un séminaire sur les identités culturelles russes en Europe. L’occasion était trop belle pour ne pas lui demander d’éclairer nos lecteurs sur un sujet qui reste l’un des plus discutés et des moins compris : le caractère russe. Qu’est-ce qui le constitue vraiment ? Quels sont ses mécanismes profonds ? Et comment comprendre ses contradictions apparentes ?

Irina Sokolova, 18 ans à décoder l’âme russe depuis Bruxelles

Dr. Irina Sokolova, ethnologue, cultures slaves

Clara Dubois : Vous avez commencé vos recherches sur les cultures slaves à la fin des années 2000. Qu’est-ce qui vous a attirée vers ce terrain si particulier ?

Irina Sokolova : J’ai fait mes études à l’EHESS à Paris, avec une spécialisation en anthropologie culturelle comparée. Mon directeur de thèse, un spécialiste de l’Europe centrale, m’a suggéré de m’intéresser à la Russie post-soviétique parce que, disait-il, « c’est là que se joue la plus grande expérience anthropologique du XXe siècle finissant ». Il avait raison. J’ai passé trois ans à Moscou entre 2008 et 2011, à travailler sur les communautés de dacha — les résidences secondaires à la campagne — et c’est là que j’ai compris quelque chose d’essentiel sur le caractère russe : la dualité n’est pas un défaut, c’est une structure.

Clara Dubois : Vous dites « structure ». Qu’entendez-vous exactement ?

Irina Sokolova : Je veux dire que la coexistence de comportements apparemment contradictoires n’est pas une incohérence. C’est une adaptation culturelle très sophistiquée à des siècles d’histoire particulière. Les Russes ont vécu sous des régimes autoritaires successifs — tsarisme, bolchévisme, soviétisme — où afficher sa vraie personnalité en public pouvait être littéralement mortel. La solution culturelle a été de développer deux espaces distincts : un espace public, où l’on se comporte selon les normes attendues, et un espace privé, où l’on est vraiment soi-même. Cette structure s’appelle en russe dvorovaya kultura — la culture de la cour intérieure, l’espace entre le dehors et le dedans.

Clara Dubois : Et cette structure persiste aujourd’hui, même pour les générations qui n’ont pas vécu le soviétisme ?

Irina Sokolova : Absolument. Les structures culturelles profondes ne disparaissent pas avec les régimes. Elles se transmettent à travers les pratiques familiales, les récits, les comportements quotidiens. Un jeune Russe de vingt-cinq ans qui n’a jamais connu le soviétisme aura quand même intégré cette distinction entre le public et le privé, parce que ses parents et grands-parents l’ont vécue et la reproduisent. C’est fascinant à observer dans les fêtes orthodoxes russes : même dans des célébrations officiellement publiques, il y a toujours un espace intime, familial, qui échappe au regard extérieur.

Le masque public et la chaleur privée : une dualité culturelle profonde

Clara Dubois : Les Occidentaux qui rencontrent des Russes pour la première fois sont souvent décontenancés par leur sérieux, leur absence de sourire spontané. Comment interprétez-vous ce phénomène ?

Irina Sokolova : C’est l’une des premières choses que j’explique à mes étudiants : en Russie, sourire à un inconnu sans raison apparente est perçu comme étrange, voire suspect. Un vieux proverbe russe dit que « rire sans raison est le signe d’une tête vide ». Ce n’est pas de la froideur — c’est une économie émotionnelle différente. Les Russes réservent leurs expressions émotionnelles positives pour les personnes avec lesquelles ils ont une relation établie. Avec un inconnu, la neutralité est le respect.

Clara Dubois : Et une fois que la relation est établie, que se passe-t-il ?

Irina Sokolova : Là, tout bascule. Et je dis « tout » — c’est à peine exagéré. J’ai assisté à des dîners chez des Russes qui avaient commencé avec moi comme une étrangère polie mais distante, et qui ont fini, trois heures plus tard, dans des confessions personnelles, des déclarations d’amitié sincères, des larmes et des toasts à la vie éternelle. La chaleur russe, quand elle s’exprime, est totale. Elle n’a pas de demi-mesure. C’est le signe que l’autre a été « adopté » dans le cercle intime. Les traditions russes d’hospitalité sont à cet égard parmi les plus intenses que j’aie observées dans le monde entier.

Clara Dubois : Cette dualité crée-t-elle des malentendus dans les relations interculturelles ?

Irina Sokolova : Énormément. Les Occidentaux interprètent souvent la neutralité publique russe comme de l’hostilité ou du mépris. À l’inverse, les Russes perçoivent parfois la cordialité spontanée des Américains ou des Canadiens — le sourire de service, le « How are you ? » automatique — comme de l’hypocrisie ou de la superficialité. Chaque culture projette ses propres codes émotionnels sur l’autre, et le résultat est un double malentendu. Mon travail consiste en partie à déconstruire ces projections des deux côtés.

Collectivisme et individualisme : comment la société russe se structure-t-elle ?

Clara Dubois : Le collectivisme russe est souvent mentionné dans la littérature ethnologique. Mais de quoi s’agit-il exactement ? Est-ce l’héritage du communisme soviétique ?

Irina Sokolova : Non, et c’est une confusion très répandue. Le collectivisme russe est bien antérieur au soviétisme. Il plonge ses racines dans l’organisation paysanne du mir — la communauté villageoise qui gérait collectivement la terre, les ressources et les décisions locales. Dans le mir, l’individu n’existait pas de façon autonome : il était d’abord un membre de la communauté, avec des droits et des obligations qui en découlaient. Cette structure a duré des siècles, jusqu’aux réformes agricoles du début du XXe siècle. Le soviétisme n’a pas inventé le collectivisme russe — il l’a instrumentalisé, en l’habillant d’une idéologie.

Clara Dubois : Quel est le visage de ce collectivisme aujourd’hui, dans la Russie contemporaine ?

Irina Sokolova : Il s’est profondément transformé mais il n’a pas disparu. Ce qu’on observe aujourd’hui, c’est un collectivisme affectif plutôt qu’idéologique. Les Russes modernes, même les plus individualistes, maintiennent des réseaux d’entraide très intenses avec un cercle restreint : la famille élargie, quelques amis très proches. Ces relations sont d’une intensité et d’une durabilité que les Occidentaux trouvent souvent surprenantes. Un ami russe, c’est un ami pour la vie — quelqu’un à qui on peut téléphoner à trois heures du matin, quelqu’un qui vous aidera à déménager sans hésiter, quelqu’un pour qui vous ferez de même.

Clara Dubois : Et la méfiance envers les étrangers au cercle — comment fonctionne-t-elle ?

Irina Sokolova : Elle est la contrepartie exacte de cette intensité. Si vous n’êtes pas dans le cercle intime, vous êtes un étranger, et les règles sociales avec les étrangers sont très différentes. Moins de courtoisie automatique, moins de transparence, moins de générosité inconditionnelle. Cette dichotomie svoi/chuzhoi — les nôtres versus les autres — est l’une des structures fondamentales de la psychologie sociale russe. Elle n’est pas unique à la Russie — beaucoup de cultures méditerranéennes ou asiatiques fonctionnent de façon similaire — mais elle est particulièrement prononcée en Russie du fait de l’histoire.

Le rapport à l’autorité : entre soumission apparente et résistance créative

Clara Dubois : Le rapport des Russes à l’autorité a souvent été décrit comme une forme de soumission passagère. Est-ce une lecture juste ?

Irina Sokolova : C’est une lecture partielle. La réalité est beaucoup plus complexe. Ce qu’on observe, c’est une double stratégie : une conformité de surface en public, combinée à une résistance créative et souterraine qui a des formes très élaborées. L’histoire russe est pleine de ces petites rébellions quotidiennes contre l’autorité officielle — le système du blat (les arrangements informels qui contournent les règles), l’humour politique féroce pratiqué en privé, les petits arrangements avec les fonctionnaires. C’est ce que le sociologue James Scott appelle les « armes des faibles ».

Clara Dubois : Comment cette résistance créative se manifeste-t-elle concrètement ?

Irina Sokolova : De mille façons. Dans les queues soviétiques, les gens développaient des systèmes ingénieux pour contourner les files d’attente officielles. Dans l’économie soviétique, la tenovaya ekonomika — l’économie de l’ombre — permettait à des millions de personnes de survivre malgré les pénuries officielles. Aujourd’hui, cette débrouillardise créative est toujours présente. Les Russes ont une capacité étonnante à trouver des solutions pragmatiques aux problèmes que les systèmes officiels ne savent pas résoudre. C’est une compétence culturelle développée sur des siècles de contraintes institutionnelles. L’histoire de la Russie est en partie l’histoire de cette tension permanente entre l’autorité centrale et la résistance quotidienne des individus.

Clara Dubois : Cette ambivalence envers l’autorité se manifeste-t-elle aussi dans les relations personnelles — dans la famille, au travail ?

Irina Sokolova : Oui, très clairement. Dans les relations professionnelles, le chef (nachalnik) occupe une position d’autorité symbolique très forte. Il y a une culture du respect hiérarchique qui peut sembler excessive aux Occidentaux. Mais en dessous de cette surface, les employés développent des stratégies d’adaptation, de contournement et parfois de sabotage passif très sophistiquées. Dans la famille, la figure du père ou du grand-père autoritaire est une figure culturelle centrale, mais elle coexiste avec une mère qui, dans les faits, prend souvent les décisions réelles. L’autorité officielle et le pouvoir réel ne sont pas toujours au même endroit.

La doucha et la générosité : qui est réellement l’hôte russe ?

Clara Dubois : La doucha — l’âme russe — est un concept que vous avez beaucoup étudié. Comment la définiriez-vous à quelqu’un qui n’en a jamais entendu parler ?

Irina Sokolova : La doucha est à la fois une notion métaphysique et une valeur morale pratique. Sur le plan métaphysique, elle désigne ce que les Russes considèrent comme l’essence profonde de la personne — pas l’intellect, pas le corps, pas la volonté, mais quelque chose de plus fondamental, plus émotionnel, plus mystérieux. Une personne qui a une belle doucha (krasivaya dusha) est quelqu’un de généreux, de sincère, de capable d’émotion profonde. C’est le plus grand compliment qu’on puisse faire à quelqu’un en russe. Sur le plan pratique, avoir une doucha, c’est être capable de transcender ses intérêts immédiats pour agir de façon généreuse et désintéressée.

Clara Dubois : Et cette générosité, comment se manifeste-t-elle dans la vie quotidienne ?

Irina Sokolova : L’hospitalité russe est peut-être sa manifestation la plus spectaculaire. Quand vous êtes invité chez des Russes, la table est mise avec une abondance qui peut sembler disproportionnée à la situation économique des hôtes. J’ai eu des repas extraordinaires dans des appartements soviétiques modestes, où la famille avait dépensé une semaine de budget pour recevoir correctement. Ce n’est pas de l’ostentation — c’est de l’honneur. Offrir, c’est prouver qu’on a une doucha. Recevoir chichement, c’est honteux. Sur ce point, je renvoie à l’analyse que nous avons développée dans notre article sur la doucha russe, qui explique en détail les mécanismes psychologiques de cette générosité.

Clara Dubois : Mais cette générosité a aussi ses limites, vous le mentionniez…

Irina Sokolova : Absolument. Elle est réservée au cercle intime. Le même homme qui vous donnera sa dernière chemise s’il vous considère comme un ami peut se montrer indifférent, voire méfiant, envers un inconnu dans la rue. Ce n’est pas de l’hypocrisie — c’est la cohérence interne du système. La générosité russe n’est pas un principe universel abstrait comme on le trouve dans certaines traditions religieuses ou philosophiques occidentales. C’est une obligation intense envers les svoi — les nôtres — et une neutralité défensive envers les chuzhie — les autres. La frontière entre les deux peut se déplacer très rapidement quand on est « adopté » dans le cercle.

Table russe, samovar et hospitalité

Clara Dubois : La relation à la nourriture joue-t-elle un rôle particulier dans cette hospitalité ?

Irina Sokolova : Un rôle absolument central. En Russie, refuser de manger chez quelqu’un est une offense sérieuse. Manger ensemble est un acte symbolique de communion, presque au sens liturgique du terme. On ne mange pas simplement pour se nourrir — on mange pour créer du lien, pour sceller une relation, pour marquer une appartenance. Le zapoï, cette tradition de boire et manger ensemble pendant des heures, souvent jusqu’à l’aube, n’est pas un simple excès — c’est un rituel social très codé qui permet d’atteindre des niveaux de sincérité et d’intimité qu’on n’atteindrait pas autrement.

Le caractère russe en 2026 : continuités et mutations

Clara Dubois : Comment le caractère russe évolue-t-il dans le contexte géopolitique actuel ? Les événements depuis 2022 ont-ils changé quelque chose dans les identités russes que vous observez ?

Irina Sokolova : Ce que j’observe, dans mon travail avec la diaspora et dans mes contacts avec des chercheurs en Russie, c’est une fracture identitaire inédite. Pour la première fois depuis peut-être l’émigration blanche de 1920, il y a une rupture ouverte entre différentes façons d’être russe. D’un côté, des Russes qui ressentent une appartenance nationale forte et qui soutiennent, par conviction ou par peur, le discours officiel. De l’autre, des Russes qui vivent leur identité russe comme un héritage culturel et linguistique séparé de la politique étatique — et qui se définissent comme « russes sans l’État russe ». Dans la diaspora russe en Europe, cette seconde catégorie est majoritaire aujourd’hui parmi les nouveaux arrivants.

Clara Dubois : Cette fracture est-elle réparable selon vous ?

Irina Sokolova : Je ne sais pas. Et j’essaie de ne pas formuler de prédictions politiques — ce n’est pas mon domaine. Ce que je peux dire en tant qu’ethnologue, c’est que les cultures ont une résilience remarquable. Le russe, la littérature russe, l’orthodoxie, la musique, la cuisine, la doucha — tout cela traversera ce moment politique, comme il a traversé les révolutions, les purges et les guerres précédentes. Les cultures ne meurent pas avec les régimes. Elles se transforment, elles s’adaptent, elles migrent parfois — mais elles survivent. Ce qui m’intéresse, c’est d’observer comment cette transformation s’opère en temps réel, dans les communautés que j’étudie.

Clara Dubois : Un dernier mot sur ce que les Européens non-russes devraient comprendre du caractère russe ?

Irina Sokolova : Que la complexité n’est pas une faiblesse. La culture russe est souvent incomprise parce qu’elle refuse les simplifications. Elle n’est ni le cliché soviétique de la soumission collective, ni le fantasme occidental de l’âme mystérieuse et mélancolique. C’est une culture d’une richesse extraordinaire, façonnée par des siècles d’histoire singulière, de géographie extrême et de rencontres avec de nombreuses autres cultures — turques, mongoles, européennes, asiatiques. La meilleure façon de l’approcher, c’est avec de la patience, de la curiosité, et surtout sans préjugés. Comme avec toute culture, il faut accepter d’être d’abord désorienté avant de commencer à comprendre.

L’entretien se termine, mais Irina Sokolova nous retient encore quelques minutes pour parler de ses projets en cours — une étude sur les pratiques identitaires de la deuxième génération russe en Belgique, et un livre sur la notion de rodina (patrie) dans les mémoires d’émigrés. Elle travaille en ce moment avec des archives inédites collectées dans les communautés russes de Bruxelles, Liège et Anvers. Un prochain entretien s’impose.

Ses travaux sont accessibles sur le site de l’Institut des cultures comparées de Bruxelles, et elle donne régulièrement des conférences publiques sur les cultures slaves contemporaines, notamment dans le cadre du programme culturel du Parlement européen.

Questions fréquentes

Cette dualité est au cœur du caractère russe. En public, les Russes maintiennent une façade sérieuse, souvent perçue comme de la froideur par les étrangers. Mais derrière la porte d'une maison russe, c'est une tout autre culture : hospitalité extravagante, confessions, générosité, humour féroce. Cette division entre le masque public et l'être privé est une stratégie culturelle de protection face à une histoire d'autoritarisme — être ouvert en public pouvait être dangereux.

Il évolue mais ne disparaît pas. Les jeunes générations russes, surtout urbaines, sont plus individualistes qu'avant. Mais même dans ce contexte, le mir (sens du collectif) reste présent : la famille élargie, les amitiés très soudées (peu nombreuses mais intensément investies), la méfiance envers les inconnus et la solidarité dans l'adversité. Le collectivisme russe contemporain est moins idéologique qu'affectif.

Le rapport russe à l'autorité est ambivalent : critique acerbe en privé, conformisme ou résignation en public. On distingue l'autorité légitime (le 'vrai chef', le père de famille, le professeur respecté) de l'autorité bureaucratique (le fonctionnaire, le policier, le bureaucrate). La première suscite une loyauté profonde ; la seconde, une débrouillardise créative pour contourner les règles sans les défier frontalement.

Elle est culturelle avant tout. Même des Russes de condition modeste peuvent mettre 'tout ce qu'ils ont' sur la table pour un invité. Cette générosité est liée à la doucha — offrir, c'est montrer qu'on a une âme. Mais elle n'est pas universelle : elle s'exerce envers le cercle intime (famille, amis proches) et non envers les inconnus. La méfiance envers l'étranger coexiste parfaitement avec l'hospitalité absolue envers celui qui est 'adopté'.

Les trois cultures slaves sont cousines mais distinctes. Les Ukrainiens ont un rapport plus individualiste à la terre et à la propriété (héritage cosaque). Les Polonais ont développé une culture du martyre national et une fierté identitaire très affirmée, liée aux partages historiques. Les Russes, eux, ont construit leur identité autour de l'immensité — le territoire, l'âme, la souffrance — et d'un sentiment de mission historique particulière. Toutes les trois partagent la doucha, mais elles la vivent différemment.

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